Le bruit des choses
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Le bruit des choses

(Premiers oublis, 1991-1992)
De Emmanuel Saracco
Dédicacé à Sophie, Anne, Mélanie et Hélène
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Accueil du site » 4. Fuir le bonheur

Le miroir

Emmanuel Saracco

(Redites fléchées et traces effacées, légères...)

Retourner aux lieux qui me hantent revient, c’est peu dire, à retourner en toi ; c’est ce chemin en tout cas que je choisis pour dire – l’impalpable douceur de toi que je décline sans la définir. Flemme chronique à l’appui, j’ai corrigé mon réseau synaptique de manière à réfléchir plus souvent ton image – en contre-jour d’ailleurs et par un double renvoi elle se déforme quelque peu, qu’y puis-je ? Et comment pourrais-je déplier l’enfermement qui la broie – cette image –, comment raconter le retour­nement qu’engendre ton nom, comment parcourir sans en provoquer l’usure ce nom grogui, malade ? Re­commencements précieux, subtils, qui n’entretiennent plus même le volubile petit pois qui me tient lieu de cer­velle ; recommencements tournés, retournés, détournés... et qui renvoient l’appel. Flatte-t-il le prisme de ton regard, cet appel ; te caresse-t-il de ses ritour­nelles voyageuses ; vient-il déranger tes souvenirs ; croît-il de manière exponentielle comme une meurtris­sure sous les ressacs du rire ? Éternel bouffon, je ris souvent de ne pas être digne de mon double, d’envoyer vers des terres inconnues la subversion de l’éclat.

Tremblant, je m’empêche même de le voir quand il dort.

Repérage minutieux : j’organise autour de ton nom la lumière de mon image – ce mirage insidieux qu’il me faut cacher. Flaire un peu ce qui en sort et peut-être de­vineras-tu la doublure – ce monstre bienveillant qui se terre sous l’écrit ; peut-être encore les mots happeront-ils ton regard, l’inversant juste ce qu’il faut pour accueillir l’astuce. Étonnant corps à corps du langage : c’est de ce miroir-là que l’image surgit – il faut définir son statut : y mettre du relief. Reste que ce nom qui me hante – ton nom – je le reçois comme une plainte – la mienne – ; il me re(n)voit d’un coup de cil. Flamme asthmatique pourtant il se ridera, se tassera : il ne sourira plus – ou alors en-dedans, et à petites doses : il verra la mort qui se marre. Étoile éteinte depuis des millénaires on le dira revenu de nulle part.

Effort surhumain imposé par la glace... Un messager frappe et je n’ai pas la clé : il ressemble lui aussi à un elfe.

Redire, y (re)venir, sans cesse la (dé)finir – l’image –, maltraiter notre communauté, souiller ce qui nous est propre, n’appartenant qu’à moi : tu ne sais pas parler. Fleur à peine éclose, déjà mon regard te vise qui fait surgir le tien, pour ne laisser apparaître qu’un oeil froid et revêche : l’oeil de glace. Étant assez voyeur pour jouir de nos ébats, je fantasme mes formes, les déforme, re­forme, m’informe de la tâche sur ton front : ça n’est qu’une ombre – un chant lascif. Remettre l’illusion du nous à plus tard ne serait pas correct, surtout pour toi, condamné à suivre ma trace, ombre déchirée par un film d’argent : tu te plies à mon réel. Fêlure étrange, pli re­commencé par le jour, ton apparence m’est de plus en plus insupportable ; ta symétrie me gêne, je suis mal à l’aise en toi – cette présence mimétique... Établir une re­lation nouvelle pour te rendre acceptable, c’est ce qu’il faut que je m’emploie à faire, même si le courage manque, même si ta présence me ronge : c’est ce qu’il faut.

Lever ton voile... que tous s’aperçoivent de la superche­rie. Montre-leur ton visage de sel !

(Trop effarouchés, les replis flasques étouffent...)

Très vite, j’essayai de me défaire de la présence ; je refusai de me laisser prendre à son piège, mais elle fu­sait de toutes parts, son halo plus ou moins net hantait la crête de mes vécus : longtemps j’ai crié contre mon image – j’aurais voulu être fort. Effusions de rires, valse des choses, fracas d’humeurs diverses, rien ne faisait disparaître la doublure ; s’interrogeant peut-être sur le pourquoi de ma folie, elle m’imitait cependant avec ri­gueur. Le vaste froufrou de notre humeur trimbalait sa jambe languissante, il croisait les renvois sur la crête. « Traverse ! » murmurais-tu, « Traverse, et n’en reviens jamais ! ». Il me sembla que le geste eût passé mon dé­sir au rouleau... Alors j’ai éteint la lumière, mais sous les rayons de lune je percevais encore notre image – au vi­sage évasif. Effarant regard que le nôtre, abruti par les failles du vide ; regardé-regardant, pris à son piège stu­pide, nous hébétions l’envie sous le gel. Lever le trouble relève du miracle ; mais la transparence ne s’acquière qu’au péril d’une vie, ou, ce qui revient au même : d’une redite – d’une parole repensée.

Respire le fluide éclat de l’être qui se dissipe sous les nimbes, et dis-moi ce qu’il en est du verbe exister...

Trêve de redites : tu formeras autour du halo des gerbes de lumières ; tu réinventeras un abri pour éviter le temps couvert. Effilé comme une ombre, tu te courbe­ras à la mesure des ans, suivant ma trace tu te feras plus indistinct, plus flou ; alors nous devrons partir. Les troubles nous sembleront ridicules comparés au déchire­ment de notre regard. J’ai peur, encore... Triviale espé­rance que la nôtre, de ne jamais plus nous faire exister l’un-l’autre : toi, par le renvoi de l’image, moi, en sup­portant cette image-là – cette image, je la verrai comme mon fief. Effacées, nos traces n’en paraîtront que plus ri­dicules – et d’ailleurs, plus ridicules pour qui, puisque nous auront disparu ? –, elles formeront de longues traî­nées opaques qui englueront notre idéal. Lecteurs de mes contours amorphes, nous retiendrons quelques pleurs – à moins que tu ne m’ignores assez pour ne pas rendre ses comptes à l’Heure...

Flèche ébréchée tu pénétreras ma chair virtuelle, ou­bliant l’espace d’un instant qu’il n’y a plus d’avenir.

Trésors, gloire, trône et autres broutilles n’y change­ront rien, c’est du moins ce que l’on peut dès à présent établir – peut-être à tort. Effaré, je me berce de l’illusion que tu m’offres, je nous regarde et t’en veux bêtement de nous reconnaître – rien ne satisfait à mon désir. Leçon de modestie, peut-être...

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